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La Duchesse Anne

Le navire "La Duchesse Anne"
L'intérieur en teck

Construit en 1900, le "Duchesse Anne" aura tout connu en l’espace d’un siècle : la gloire sous pavillon allemand, l’oubli au fin fond de deux ports bretons, la résurrection dans la cité de Jean Bart. Entièrement rénové, il est appelé à accueillir des visiteurs.

Au début du siècle, les grands voiliers longs courriers laissent progressivement la place aux vapeurs. Cependant, la marine marchande allemande croit toujours à la formation à bord de voiliers. Ainsi, pour se présenter à un brevet de lieutenant, un jeune marin devait compter au moins douze mois de navigation sur ce type de bateau. L’association des voiliers écoles allemands est créée en 1900. Elle est soutenue par l’empereur Guillaume II en personne et par des armateurs. Elle commande le 22 mai 1900 un premier navire à un chantier de Brême. Le choix se porte sur un trois-mâts en acier de 1250 tonnes de déplacement.

 
Un navire modèle

Ses plans resteront pour l’époque un chef-d’œuvre. Le navire a une longueur hors-tout de 92 m et une largeur de 11,90 m. Le grand mât s’élève à 48 m au-dessus du pont. Gréé en trois-mâts carré, on recense 25 voiles. Dans l’entrepont, à l’avant, se trouvent les logements de l’équipage. Les grandes salles, situées sous le pont principal, sont réservées aux apprentis. Le jour, elles servent de salles de cours ou de réfectoire. La nuit, elles font place aux hamacs. Sous la dunette, on trouve le salon, le bureau et la cabine du commandant ainsi que les cabines des officiers, deux cabines pour invités, deux infirmeries, une pharmacie et la salle d’études des cadets. Sur la dunette s’étend une grande salle à cartes tout en teck, ainsi qu’une salle de repos pour le commandant. Derrière le mât de misaine, un bâtiment tout en acier abrite la cuisine et la cambuse. Le 7 mars 1901, le "Grossherzogin Elisabeth" ("Grande-Duchesse Elisabeth", en l’honneur de sa marraine la duchesse d’Oldenbourg) est lancé.  

 
L'équipage
Visite Impériale

Placé sous le commandement du capitaine Ragener, le navire a un équipage composé de vingt hommes, parmi lesquels un officier, six sous-officiers et sept matelots qui sont particulièrement chargés de l’encadrement et de la formation des jeunes. Les premiers des cent cinquante cadets et apprentis marins embarquent du 9 au 11 mai 1901. Quelques semaines plus tard, le "Grossherzogin Elisabeth" quitte Esfleth, son port d’attache, pour son premier voyage dans la Baltique. Début juillet, l’empereur Guillaume II visite le navire lors d’une escale à Travemünde. Le 12 août, le voilier quitte la Baltique et se rend en Norvège, avant de regagner son port d’attache. Le navire effectuera régulièrement des voyages de formation en mer du Nord et en Baltique pendant l’été, et vers les Antilles et l’Amérique du Sud en hiver. En 1903, lors d’un voyage à Saint-Pétersbourg, le tsar de Russie monte à bord. Il quittera le navire très impressionné tant par sa tenue que par la qualité de la formation qui y est dispensée. Forte de ce succès, l’association fera construire deux autres voiliers, l’un en 1909, l’autre en 1914. Lors du premier conflit mondial, le futur "Duchesse Anne" sera mis à l’abri dans le port de Stettin. Il reprendra du service en juillet 1921. Le trois-mâts sera endommagé par un incendie en 1928, puis en 1931 il entre en collision avec un cargo britannique. Le navire sera désarmé l’année suivante, victime de la crise de la marine marchande. Il sera néanmoins remorqué jusqu’à Hambourg où les recrues seront formées à quai. Durant la Seconde Guerre mondiale, les attaques aériennes des alliés sur le port hanséatique lui causent quelques dégâts, mais ce n’est qu’en 1944 qu’il est décidé de le remorquer vers Wismar. Après la capitulation de l’Allemagne, un commando britannique saisit le navire. Les travaux urgents de remise en état du pont, du gréement et de la voilure sont exécutés par des membres de l’ancien équipage avant sa mise à la disposition de la Royal Navy. Le 13 août 1946, il est remorqué à Kiel. C’est là que, deux jours plus tard, le "Grossherzogin Elisabeth" est remis au commandant du croiseur français "La Surprise" au titre des dommages de guerre. Quarante-cinq ans de vie sous pavillon allemand s’achèvent en ce jour de l’Assomption.  

 
Sous pavillon Français

Le voilier doit être convoyé vers Brest. Son passage obligé sous les ponts du canal de Kiel lui coûte la partie haute de sa mâture. Il arrivera finalement dans le port breton le 16 septembre. Ne sachant quoi en faire, la Marine nationale demande au port de Lorient de l’affecter au logement des sous-mariniers. Rebaptisé "Duchesse Anne", il exercera effectivement cette mission jusqu’en août 1947. Puis, il fera office de colonie de vacances, de bâtiment caserne pour l’équipage du "Brazza" et de ponton, tout en perdant sa mâture en 1949. Deux ans plus tard, il retourne à Brest où il est utilisé comme bâtiment base à l’école de pilotage, annexe du "Tourville". Abandonné en 1956, il sert épisodiquement de dortoir. Le 31 mai 1960, la direction des constructions et armes navales propose sa démolition. En définitive, le "Duchesse Anne" est oublié dans le port de Brest. En 1975, le projet de musée de l’Atlantique à Port-Louis aura le mérite de sauver l’épave de la démolition. Elle subit un premier carénage et appareille en 1977 pour l’arsenal de Lorient. Le projet tombera à l’eau et le navire connaîtra le même sort qu’à Brest. Ce sont les Dunkerquois qui le sauveront de la casse. En 1981, le ministère de la Défense cède le voilier à la Ville de Dunkerque contre un franc symbolique. Après un nouveau carénage, le "Duchesse Anne" quitte Lorient le 4 septembre 1981 avec le soutien de deux remorqueurs. C’est une épave qui entre au port le 10 septembre 1981. Commence l’année suivante, sous l’impulsion de la Ville et de l’association "Les amis de la Duchesse Anne", et avec le soutien financier de l’État, de la Région, du Département sans oublier le savoir-faire des entreprises spécialisées dunkerquoises, une gigantesque opération de réhabilitation de l’ancien fleuron de la marine allemande en même temps qu’il est classé monument historique. Dix-sept ans plus tard, à force de ténacité, le trois-mâts carré, devenu récemment propriété de la Communauté urbaine, a retrouvé son lustre d’antan, sur le Bassin du Commerce, face au Musée Portuaire dont il a enrichi les collections.

Sources : "Une Duchesse sauvée par les Dunkerquois" par Jean-Louis Molle, in "Grands Voiliers Infos", n° 29, 1998, bulletin de l’Association française des amis des grands voiliers.